La Coupe du Monde 2026 est présentée comme la plus grande fête du football : une compétition à grande échelle, répartie entre les États‑Unis, le Canada et le Mexique, avec des promesses d’inclusion, de sécurité et d’unité mondiale. Pourtant, ce récit officiel aux couleurs rutilantes heurte une réalité bien plus sombre. Amnesty International a prévenu que la compétition pourrait devenir une « scène de répression », et cet avertissement doit être pris au sérieux, et non relégué au rang de simple exagération activistique.
Si la FIFA veut encore affirmer défendre les droits humains, elle doit répondre à une question brutale : comment la plus puissante fédération sportive mondiale peut‑elle prétendre protéger les supporters alors qu’elle contribue à organiser un tournoi dans un environnement où l’application agressive du droit sur l’immigration, la surveillance généralisée et les restrictions sur les manifestations ne sont pas des hypothèses lointaines, mais des risques bien réels déjà inscrits dans la politique publique ? Amnesty estime que des millions de supporters pourraient être exposés à de sérieuses atteintes de leurs droits, notamment un contrôle migratoire abusif, des restrictions sur la protestation, et des violations plus larges des libertés civiles.
Une compétition placée sous l’ombre de l’application du droit
Le problème le plus inquiétant n’est pas seulement que la plupart des matchs se déroulent aux États‑Unis. C’est le fait que le tournoi se déroule dans un climat politique où le contrôle de l’immigration est devenu un instrument visible d’intimidation, et où l’agence américaine de l’immigration et des douanes (ICE) a été officiellement rattachée à la planification de la sécurité de la Coupe du Monde. Seule cette information devrait rendre la FIFA profondément méfiante, car un festival sportif global doit ouvrir ses portes au monde, et non placer les visiteurs sous la menace de l’arrestation, du profilage ou de l’expulsion.
La préoccupation d’Amnesty est simple : si les villes hôtes ne parviennent pas à distinguer clairement la sécurité propre au tournoi de la lutte contre l’immigration illégale, supporters, communautés migrantes et même toute personne qui semble « déplacée » peuvent devenir des cibles potentielles de suspicion. L’organisation souligne que les plans de sécurité publique publiés par les villes hôtes n’expliquent pas suffisamment comment les personnes seront protégées des opérations de l’ICE, alors que les droits à la liberté d’expression et de manifestation pacifique restent exposés. En pratique, cela signifie que l’événement ne sera « sûr » qu’à condition d’appartenir déjà aux catégories choisies par le système.
Les promesses de la FIFA qui retombent à vide
C’est précisément ce qui rend la position de la FIFA si préjudiciable. L’institution affirme depuis longtemps vouloir que la Coupe du Monde soit « sûre, inclusive et libre » pour tous, et son cadre en matière de droits humains oblige les villes hôtes à produire des plans d’action destinés à prévenir les discriminations, à soutenir les droits des travailleurs, à protéger les enfants et à lutter contre la traite. Mais ces promesses ne prennent sens que si la FIFA est prête à les faire respecter quand les enjeux politiques se durcissent.
Human Rights Watch rappelle que la propre politique de la FIFA stipule qu’elle doit identifier et traiter les impacts négatifs sur les droits humains, et qu’en cas de contexte national susceptible de menacer ces droits, la FIFA doit intervenir auprès des autorités et tout mettre en œuvre pour remplir ses responsabilités. Ce n’est pas un principe décoratif. C’est un devoir. Si la FIFA sait l’environnement hostile, et poursuit tout de même sans garanties contraignantes, elle n’est pas neutre. Elle choisit la commodité au détriment de la protection.
Le modèle qui se répète
Ce n’est pas non plus la première fois que la FIFA se retrouve confrontée à une controverse autour des droits humains. L’organisation affirme depuis des années avoir tiré des leçons de la Coupe du monde au Qatar et en Russie, mais sa conduite continue de suggérer le contraire. À maintes reprises, la FIFA a montré qu’elle était prête à envelopper des tournois politiquement tendus dans le langage de l’unité, tout en laissant à d’autres les questions les plus difficiles concernant les droits humains.
La Coupe du Monde 2026 est particulièrement préoccupante, car elle se déroule dans un pays où le climat des droits humains est devenu plus polarisé, plus sécuritarisé et plus ouvertement hostile à la contestation. Amnesty qualifie la situation d’crise des droits humains, évoquant des détentions massives, un recours agressif aux dispositifs de contrôle et des restrictions d’entrée qui peuvent affecter supporters, journalistes, travailleurs et communautés locales. Si la manifestation est muselée et que les migrants sont menacés pendant que les caméras filment, alors le football n’est pas « au‑dessus » de la politique : il est utilisé pour normaliser une politique dangereuse.
Le prix du silence
Les défenseurs de la FIFA objecteront que la compétition est trop vaste, trop complexe pour que l’organisation puisse contrôler chaque décision de répression. C’est précisément pour cela que la responsabilité pèse sur la FIFA de tracer des lignes rouges avant que le tournoi ne commence. Un organisme doté du pouvoir de la FIFA peut exiger des garanties contraignantes, des dispositifs de suivi indépendant, des rapports publics transparents et des protections claires pour la protestation, la mobilité et la vie privée. En revanche, elle ne peut pas, de façon crédible, balayer les préoccupations humaines d’un geste et laisser croire que le tournoi pourra s’autoréguler.
La question centrale est celle de la responsabilité. Si les gouvernements hôtes utilisent la Coupe du Monde pour afficher l’ordre tout en renforçant la surveillance, en étendant le contrôle migratoire ou en réprimant la contestation, alors la compétition devient un paravent médiatique pour la répression. C’est précisément le danger que veut souligner Amnesty, et la réponse de la FIFA jusqu’ici n’a pas été à la hauteur de l’ampleur du risque.
À quoi devrait ressembler la responsabilité
Une véritable responsabilité obligerait la FIFA à aller bien au‑delà de la publication de discours rassurants sur l’inclusion. Il lui faudrait des engagements publics et contractuels des gouvernements hôtes, garantissant que supporters et résidents ne seront pas ciblés en raison de leur origine raciale, de leur nationalité ou de leur situation migratoire dans le cadre du tournoi. Cela suppose aussi des garanties crédibles sur le droit de manifester, de s’exprimer librement, de rapporter de façon indépendante et de se déplacer sans craindre la détention arbitraire ou le profilage.
Les sponsors, pour leur part, doivent cesser de se cacher derrière des slogans de communication. S’ils affirment soutenir les droits humains, ils doivent faire pression sur la FIFA dès maintenant, avant que les dommages réputationnels ne se transforment en conséquences opérationnelles tangibles. Et les fans doivent se poser une question simple mais dévastatrice : à quoi sert une Coupe du Monde « globale » si certaines personnes y entrent avec la peur au ventre ?
La question que la FIFA doit affronter
Le football est‑il en train d’être utilisé pour normaliser la répression ? Une Coupe du Monde peut‑elle être véritablement mondiale si les supporters risquent la détention, la surveillance ou l’exclusion ? La FIFA est‑elle complice par son inaction ? Ces questions ne sont pas des envolées rhétoriques. Elles définissent la crédibilité entière de la compétition.
Si la FIFA refuse d’agir de manière décisive, la Coupe du Monde 2026 ne sera pas seulement retenue pour le jeu sur le terrain. Elle restera dans les mémoires comme le tournoi où l’organisation sportive la plus puissante du monde a connu les risques, entendu les avertissements, et a tout de même choisi le spectacle au détriment des droits.