Les ambitions de l’Arabie saoudite de devenir un centre mondial du sport se heurtent de plus en plus aux inquiétudes concernant son bilan en matière de droits humains. La récente détention de 12 supporters de football pour avoir chanté une chanson folklorique lors d’un match a ravivé les interrogations sur la capacité du Royaume à offrir les libertés et la sécurité nécessaires pour accueillir de grands événements sportifs internationaux comme la Coupe du monde de la FIFA.
L’incident s’est produit en janvier 2024, lorsque des supporters du club de football Al Safa ont entonné un chant traditionnel en l’honneur de l’imam Ali, une figure profondément respectée parmi les musulmans chiites. Ce qui avait commencé comme un moment de fierté culturelle s’est rapidement transformé en sanction : les autorités saoudiennes ont accusé les supporters de promouvoir des « phrases sectaires », les ont arrêtés et inculpés en vertu de la loi contre la cybercriminalité. Cette loi interdit les actes considérés comme portant atteinte à « l’ordre public » ou aux « valeurs religieuses », mais les observateurs des droits humains affirment qu’elle est souvent utilisée pour faire taire les opinions dissidentes et l’expression publique.
Répression sous couvert de maintien de l’ordre
À la suite de l’incident, plus de 150 personnes ont été convoquées pour être interrogées. Selon plusieurs rapports, des responsables de la sécurité auraient exercé des pressions sur les détenus afin qu’ils signent des aveux forcés reconnaissant avoir scandé des chants « sectaires », sous la menace d’emprisonnement. S’ils sont reconnus coupables, les 12 supporters d’Al Safa risquent jusqu’à cinq ans de prison — simplement pour avoir exprimé publiquement un élément de folklore religieux.
La Fédération saoudienne de football a ajouté une autre couche de sanctions : une amende de 200 000 riyals (environ 53 000 dollars) infligée au club Al Safa, ainsi qu’une interdiction pour les supporters d’assister aux cinq matchs suivants à domicile. Le comité disciplinaire a accusé les supporters d’avoir enfreint les règlements relatifs à « l’éthique et aux normes disciplinaires ».
Ces développements soulignent un problème systémique plus large. La communauté chiite d’Arabie saoudite, qui représente environ 15 % de la population, est depuis longtemps marginalisée et victime de discriminations dans les domaines de l’éducation, de l’emploi et de la pratique religieuse. L’arrestation de ces supporters s’inscrit dans un schéma récurrent : celui d’un gouvernement qui répond aux expressions identitaires des groupes minoritaires par l’accusation, la surveillance et la sanction.
L’identité religieuse comme facteur de risque
La répression de l’expression chiite dans le Royaume dépasse largement le cadre sportif. Au cours de la dernière décennie, les tribunaux ont prononcé de lourdes peines de prison, voire des condamnations à mort, contre des membres de cette minorité religieuse à la suite de manifestations réclamant l’égalité des droits. Des militants, défenseurs des droits humains et simples citoyens ont été arrêtés pour des tweets, des manifestations pacifiques ou des publications sur les réseaux sociaux que le gouvernement juge « divisives ».
Les analystes qui observent cette affaire récente soulignent la contradiction entre les dépenses colossales du Royaume dans les initiatives sportives mondiales et la persistance de la répression des libertés civiles fondamentales. L’Arabie saoudite investit des milliards pour se redéfinir comme un centre moderne et international du tourisme et du sport. Des acquisitions très médiatisées — notamment des investissements dans des clubs de football à l’étranger et l’organisation d’événements sportifs majeurs sur son territoire — s’inscrivent dans une stratégie calculée de transformation de son image.
Mais cette tentative d’intégration mondiale se heurte à une réalité intérieure contradictoire : celle d’un pays où citoyens et résidents risquent de lourdes sanctions pour une expression pacifique.
Le « sportswashing » et l’image internationale
Le terme « sportswashing » désigne la stratégie par laquelle des gouvernements utilisent de grands événements sportifs pour améliorer leur réputation internationale malgré un bilan médiocre en matière de droits humains. Les critiques estiment que l’empire sportif grandissant de l’Arabie saoudite — du football professionnel à la boxe, en passant par la Formule 1 — s’inscrit dans cette logique. Grâce au divertissement mondial et aux partenariats internationaux, le gouvernement projette une image de modernité et d’ouverture, alors que ses systèmes juridiques et sociaux demeurent restrictifs.
L’industrie sportive mondiale, et en particulier des organisations comme la FIFA, se trouve désormais face à un dilemme inconfortable : un pays marqué par la répression politique et la discrimination religieuse peut-il réellement garantir la liberté et la sécurité des joueurs, des supporters et des journalistes lors d’une Coupe du monde ?
L’affirmation de longue date de la FIFA selon laquelle le football est politiquement neutre fait l’objet d’un nouvel examen. En pratique, accueillir un tournoi n’est jamais apolitique : cela représente une forme d’aval à la gouvernance d’un pays, à ses mesures de sécurité et à son respect des valeurs internationales. Lorsque les droits d’organisation sont attribués à des pays accusés de violer les libertés civiles, cela donne l’impression que le profit et le spectacle l’emportent sur la responsabilité éthique.
Le dilemme de la Coupe du monde 2034
Alors que l’Arabie saoudite est actuellement la seule candidate à l’organisation de la Coupe du monde 2034, des observateurs internationaux demandent à la FIFA d’examiner sérieusement les implications morales et sécuritaires d’une telle décision. Il ne s’agit pas seulement d’une question politique : c’est aussi une question de sécurité potentielle pour les supporters, les lanceurs d’alerte, les journalistes et même les joueurs qui pourraient involontairement enfreindre des lois restrictives.
La récente détention de supporters de football illustre clairement ces risques. Si de simples chants pacifiques dans un stade national peuvent entraîner des arrestations, quelles protections seront offertes aux millions de visiteurs attendus dans le Royaume pour un tel tournoi ? Les visiteurs internationaux seront-ils soumis aux mêmes lois étendues sur l’expression religieuse et la liberté d’expression ?
Ces interrogations sont d’autant plus sérieuses que des précédents existent. Ces dernières années, des citoyens saoudiens et des résidents étrangers ont été poursuivis pour des contenus sur les réseaux sociaux jugés contraires à la « moralité publique ». L’activisme, les débats sur les droits des femmes ou les commentaires sur la religion et la politique peuvent toujours être considérés comme des infractions en vertu d’une législation aux contours vagues.
Dans un contexte d’événement mondial, des supporters pourraient théoriquement se retrouver soumis à une surveillance similaire, notamment si leurs chants, leurs tenues ou leurs publications en ligne entrent en conflit avec les normes locales.
Une indignation internationale croissante
Des organisations de défense des droits humains et des groupes de la société civile ont condamné les poursuites contre les supporters détenus, les qualifiant de violation flagrante de la liberté de croyance et d’expression. Selon eux, cette affaire illustre la fragilité des libertés individuelles en Arabie saoudite et contredit les efforts du pays pour se présenter comme ouvert et en voie de modernisation.
D’un point de vue juridique, l’utilisation récente de la loi contre la cybercriminalité a considérablement élargi le contrôle de l’État sur les comportements personnels et numériques. En invoquant des notions vagues telles que « valeurs religieuses » ou « ordre public », la loi accorde aux autorités une grande marge de manœuvre pour déterminer ce qui constitue une infraction. Cette flexibilité est critiquée pour normaliser les arrestations arbitraires et pour étouffer les voix minoritaires sous couvert de légalité.
Les implications dépassent la gouvernance interne. Alors que les organisations sportives adoptent de plus en plus des cadres de « diligence raisonnable en matière de droits humains », des événements comme celui-ci accentuent la pression sur les instances dirigeantes afin qu’elles appliquent réellement ces principes. La FIFA, par exemple, s’est engagée officiellement à respecter les droits humains dans ses procédures d’attribution après plusieurs controverses passées, mais certains critiques se demandent si ces engagements sont réellement appliqués ou s’ils restent symboliques.
Le sport mondial peut-il ignorer les droits humains ?
Au fond, cette affaire ne concerne pas seulement douze supporters détenus : elle remet en question l’idée que le sport international puisse rester détaché des réalités des droits humains. Lorsque les nations utilisent les tournois mondiaux pour afficher leur fierté nationale, ces événements risquent de devenir des instruments de gestion de réputation plutôt que de véritables célébrations.
La volonté de l’Arabie saoudite d’accueillir la Coupe du monde représente un test décisif : celui de savoir si les organisations du football mondial sont prêtes à défendre des normes éthiques ou si elles continueront à privilégier les intérêts commerciaux et diplomatiques.
Le traitement des supporters, des minorités et des militants dans le pays hôte ne peut être dissocié de l’esprit même du jeu. Si le sport est censé unir les peuples au-delà des races, des religions et des politiques, alors la sécurité et la dignité de chaque participant — qu’il soit spectateur ou citoyen — doivent passer avant tout.
Alors que le monde observe le sort réservé aux supporters d’Al Safa, il apparaît clairement que toute décision concernant l’éligibilité de l’Arabie saoudite à organiser le tournoi devra tenir compte non seulement des stades et de la logistique, mais aussi des droits et des libertés des personnes qui s’y trouveront.