FIFA, Trump et la Coupe du monde 2026 politique contre football
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FIFA, Trump et la Coupe du monde 2026 : politique contre football

La Coupe du monde 2026 a été vendue comme une grande expansion du football : plus d’équipes, plus de pays hôtes, plus d’unité. Au lieu de cela, elle devient un test en temps réel pour savoir si la FIFA est encore capable de neutralité politique, à une époque où le président américain, Donald Trump, traite ouvertement le tournoi comme un outil de diplomatie d’État et de pouvoir personnel.

De la remise du « Prix de la paix de la FIFA » à Trump, aux interdictions de voyage, aux menaces de boycott et au risque que des équipes comme l’Iran n’atteignent même jamais le sol américain, la frontière entre sport mondial et théâtre géopolitique est délibérément brouillée. La vraie question n’est plus seulement de savoir si 2026 peut être sauvé, mais si les choix de la FIFA aujourd’hui ne vont pas empoisonner la crédibilité de 2034 avant même le coup d’envoi.

La corde raide politique de la FIFA

Les statuts de la FIFA exigent officiellement la neutralité politique, pourtant sa direction s’est rapprochée de plus en plus de dirigeants puissants, Trump étant l’exemple le plus criant. La décision de Gianni Infantino de créer et de décerner personnellement un « Prix de la paix de la FIFA » à Trump lors du tirage au sort de la Coupe du monde 2026 a déclenché une plainte formelle de l’ONG FairSquare, qui l’accuse de violer l’article 15 du Code d’éthique de la FIFA en faisant du lobbying pour Trump et en avalisant son agenda politique.

Les critiques estiment que lorsque le président de la FIFA déclare publiquement que Trump « mérite clairement » un prix Nobel de la paix puis invente une distinction de la FIFA taillée sur mesure pour le flatter, la FIFA cesse d’être un régulateur neutre pour devenir un amplificateur de la politique présidentielle américaine.

Cette marche sur la corde raide n’est pas abstraite ; elle a des conséquences concrètes sur la manière dont les décisions sont prises et dont la contestation est traitée. Si le patron du football mondial semble personnellement investi dans la fortune politique de Trump, les associations qui envisagent une protestation ou un boycott savent qu’elles défieraient non seulement un gouvernement hôte, mais aussi la plus haute instance de la FIFA.

Le déséquilibre de pouvoir est flagrant : les fédérations sont liées par les règles de la FIFA et une forte dépendance financière, tandis qu’Infantino a montré qu’il est prêt à étirer les normes de gouvernance pour cultiver des protecteurs politiques, des monarchies du Golfe jusqu’à la Maison Blanche. Ce qui se dessine n’est pas la neutralité, mais un schéma : là où le pouvoir politique est le plus fort, les lignes rouges éthiques de la FIFA deviennent négociables.

Une Coupe du monde 2026 en danger

L’extension de la Coupe du monde à 48 équipes et l’organisation conjointe par les États‑Unis, le Canada et le Mexique devaient atténuer le risque politique ; au contraire, la centralité américaine l’a amplifié. La politique étrangère de Trump a déjà suscité des doutes sur la capacité de tous les joueurs, staffs et supporters des équipes qualifiées à entrer sur le territoire américain, alors que de nouvelles restrictions de visas et de voyage frappent des dizaines de pays, dont certains sont des nations majeures du football.

Des rapports évoquent un gel ou un ralentissement massif du traitement des visas pour les citoyens d’un long nombre d’États, obligeant la FIFA à envisager la possibilité que l’agenda migratoire d’un pays hôte l’emporte sur son propre engagement à une participation égalitaire.

Au‑delà de cette tension structurelle, des foyers géopolitiques plus aigus pèsent sur le tournoi. La poussée provocatrice de Trump pour revendiquer le Groenland a déjà alimenté des discussions parmi responsables politiques et figures du football européens autour de ce qui était autrefois impensable : boycotter une Coupe du monde organisée par un allié de l’OTAN pour protester contre des ambitions expansionnistes.

Des spécialistes de la géopolitique du sport soulignent qu’un boycott coordonné, s’il se produisait, s’inscrirait probablement dans un ensemble plus large de sanctions, transformant la Coupe du monde en instrument explicite de pression diplomatique plutôt qu’en arène à part. Le simple fait que ces scénarios soient désormais discutés au grand jour montre à quel point le tournoi 2026 est fragile ; le risque n’est plus seulement une perturbation logistique, mais un événement dominé par la question de savoir si participer revient, ou non, à se rendre complice.

L’Iran et l’ombre de l’exclusion

Aucune équipe n’illustre mieux la collision entre récits sécuritaires, politique américaine et responsabilités de la FIFA que l’Iran. Sur le papier, l’Iran a gagné sa place à la Coupe du monde 2026 élargie via les qualifications asiatiques, restant l’une des sélections les plus constantes de la région. En pratique, sa participation est déjà prise dans un enchevêtrement de refus de visas, d’examens sécuritaires et de l’architecture plus large des interdictions de voyage et des sanctions décidées par Trump.

Des responsables et des médias iraniens ont rapporté que certaines délégations se sont vu refuser des visas pour des événements clés comme le tirage au sort, faisant planer la menace qu’une équipe qualifiée puisse se retrouver exclue d’étapes préparatoires cruciales pour des motifs politiques.

Plus récemment, la FIFA a publiquement confirmé que la participation de l’Iran était « en cours d’évaluation » en raison de la montée des préoccupations sécuritaires, une formule à la fois vague et lourde de sens.

Si la FIFA insiste sur la sécurité de toutes les équipes, les critiques rappellent que ce type de langage a souvent servi à justifier une sévérité sélective, comme on l’a vu avec l’exclusion rapide de la Russie après l’invasion à grande échelle de l’Ukraine. L’Iran, déjà soumis à un élargissement des interdictions de voyage américaines et à une forte diabolisation géopolitique, risque de voir son destin décidé moins par le mérite sportif que par la volonté de la FIFA de confronter son principal pays hôte sur les visas, les récits sécuritaires et l’égalité d’accès.

Si une sélection qualifiée est de fait écartée par des obstacles bureaucratiques ou des prétextes sécuritaires, un précédent sera posé pour des disqualifications politiquement commodes.

La controverse du Prix de la paix de la FIFA

Le « Prix de la paix de la FIFA » décerné à Trump est un cas d’école révélateur de la manière dont un symbole peut exposer des faillites de gouvernance plus profondes. Selon FairSquare, ce prix aurait été créé et attribué sans véritable approbation du Conseil de la FIFA, en contradiction avec les propres statuts de l’organisation sur la façon dont les grandes initiatives et les programmes axés sur les valeurs doivent être validés.

L’ONG évoque au moins quatre violations distinctes du devoir de neutralité, dont le lobbying public d’Infantino en faveur de l’attribution du prix Nobel de la paix à Trump et ses propos à Miami, interprétables comme un soutien explicite à l’agenda politique présidentiel.

Pour une institution qui se présente comme gardienne d’un sport apolitique, honorer un président en exercice avec un prix de la « paix » tandis que son administration renforce les interdictions de voyage et réduit les financements humanitaires ressemble moins à de la naïveté qu’à un alignement calculé.

Les réactions ont été rapides et virulentes. Des organisations de défense des droits humains et de la bonne gouvernance ont qualifié la distinction de « vulgaire », estimant qu’elle banalise à la fois l’idée de paix et la souffrance des communautés ciblées par la rhétorique et les politiques de Trump.

Au sein même du football, certains responsables jugent sans doute le spectacle absurde, mais en perçoivent aussi les implications : si Infantino peut instrumentaliser unilatéralement le capital moral de la FIFA pour flatter un allié politique, qu’est‑ce qui l’empêcherait d’agir de la même manière dans les décisions futures d’attribution de compétitions, de sanctions ou de droits télévisés ?

La controverse autour de ce prix dépasse ainsi le simple fiasco de communication ; elle devient un test décisif pour savoir si le dispositif éthique de la FIFA peut encore contenir son propre président lorsque l’accès politique est en jeu.

Sport ou théâtre politique ?

Mis bout à bout, ces éléments posent une question fondamentale : le football mondial reste‑t‑il un espace culturel indépendant ou a‑t‑il été absorbé par la logique du pouvoir politique et de la gestion d’image ? L’approche de Trump vis‑à‑vis de la Coupe du monde 2026 — se vanter de son rôle dans l’obtention du tournoi, utiliser l’événement pour projeter de la puissance, et le considérer comme un levier de gain politique intérieur — montre qu’il saisit la valeur symbolique du Mondial mieux que bien des administrateurs du football.

Lorsque cette compréhension rencontre une direction de la FIFA avide de proximité avec présidents et princes, on obtient une architecture de tournoi où chaque décision de visa, chaque restriction de voyage ou chaque crise diplomatique peut devenir un moyen de pression.

Cette érosion de l’indépendance ne passe pas uniquement par l’ingérence ouverte, mais aussi par l’autocensure et l’indignation à géométrie variable. La FIFA a agi rapidement contre la Russie, sous la pression de fédérations européennes refusant de jouer, mais semble bien plus prudente lorsqu’il s’agit de confronter Washington sur des interdictions de voyage susceptibles de bloquer plusieurs équipes et des milliers de supporters.

Une telle asymétrie montre que les principes sont appliqués en fonction du poids politique, non de standards universels, et incite les gouvernements à voir le football non plus comme un espace neutre, mais comme un front supplémentaire où l’influence peut s’acheter, se négocier ou se forcer. Dans un tel environnement, le « sport du monde » risque de devenir une scène où joueurs et fans ordinaires ne sont que figurants dans un scénario géopolitique écrit ailleurs.

Leçons pour la FIFA 2034

Les choix que la FIFA fait autour de 2026 résonneront fortement au moment d’attribuer et d’organiser la Coupe du monde 2034. Si l’organisation normalise les récompenses sur mesure pour des dirigeants en exercice, le silence face à des régimes de visas discriminatoires et la mise à l’écart discrète d’équipes jugées gênantes, les futurs pays candidats retiendront la leçon : cultiver des liens personnels avec le sommet de la FIFA, promettre loyauté politique, et l’on pourra espérer indulgence même au cœur de la controverse.

Une telle logique favorise clairement les États dotés d’un pouvoir politique concentré et d’une faible transparence, accélérant une tendance déjà visible au déplacement des méga‑événements vers des régimes autoritaires ou semi‑autoritaires.

À l’inverse, les fédérations et les acteurs de la société civile qui militent pour des critères basés sur les droits humains, des règles de neutralité contraignantes et un contrôle éthique indépendant devront traiter 2026 comme une ligne rouge, non comme une exception.

Si l’on peut aujourd’hui écarter l’Iran de manière discrète en invoquant la sécurité, une autre nation politiquement gênante pourra être sacrifiée demain ; si une interdiction de voyage américaine peut façonner la participation sans réelle résistance, un futur pays hôte pourra reproduire le schéma pour faire taire ses critiques ou marginaliser ses rivaux.

Le modèle de gouvernance consolidé maintenant — sur les visas, les sanctions, la supervision éthique et la relation entre le président de la FIFA et les chefs d’État — déterminera si la FIFA 2034 sera perçue comme un championnat mondial légitime ou comme un spectacle de marque conçu pour servir les intérêts d’un club politique restreint.

La Coupe du monde a survécu aux guerres, aux dictatures et aux scandales de corruption, mais elle s’est rarement trouvée face à une instrumentalisation aussi ouverte par une superpuissance hôte, épaulée par une direction de la FIFA complaisante. Si 2026 se déroule comme un tournoi où l’accès, la reconnaissance et même la « paix » deviennent conditionnés à la proximité avec la Maison Blanche, alors d’ici 2034, le mythe d’un football comme bien commun global pourrait être définitivement perdu.

La question de long terme n’est plus de savoir si la FIFA peut gérer la politique, mais si elle n’a pas déjà sacrifié l’âme du jeu au profit du pouvoir, laissant les futures Coupes du monde comme vitrines pour ceux capables de plier à la fois le sport et sa gouvernance à leur volonté.