L’apparition de Brendan Rodgers dans une vidéo promotionnelle de la Fête de la Fondation saoudienne, vêtu de l’habit traditionnel et tenant un fusil cérémoniel, a rapidement circulé sur les réseaux sociaux et dans les médias, non seulement en raison de son incongruité visuelle mais aussi de ce qu’elle semble symboliser.
Entraîneur nord-irlandais désormais à la tête du club saoudien d’Al-Qadsiah, il apparaît dans le clip en souriant, répondant à des questions légères et présentant sa tenue comme une marque de « respect » à l’égard de la Fête de la Fondation, jour férié national célébrant les origines de l’État saoudien.
À première vue, la vidéo peut être interprétée comme un hommage culturel bénin, rendu par un salarié étranger désireux de s’intégrer aux usages locaux ; pourtant, l’imaginaire qu’elle mobilise porte une charge politique difficile à dissocier du contexte actuel des droits humains en Arabie saoudite et de la stratégie sportive ambitieuse du royaume.
L’image d’une figure occidentale de haut niveau dans le monde du football tenant un fusil lors d’une célébration liée à l’État résonne bien au-delà du public saoudien, précisément parce que ce type de visuel circule dans un écosystème médiatique global où la politique des symboles est fortement scrutée.
Pour de nombreux observateurs, la scène tranche avec les rapports persistants d’organisations de défense des droits humains concernant la répression de la dissidence, les restrictions visant les femmes et les personnes LGBTQ+, ainsi que les abus envers les travailleurs migrants dans le royaume. Le clip devient ainsi plus qu’un simple moment insolite sur les réseaux : il s’inscrit comme une micro-scène dans un récit beaucoup plus large sur la manière dont les États utilisent le sport, la célébrité et des images soigneusement mises en scène pour façonner les perceptions internationales.
La normalisation d’un symbolisme controversé
Le fusil tenu par Rodgers est présenté comme un objet cérémoniel, ancré dans certaines traditions saoudiennes de tenue et de célébration, notamment à l’occasion de la Fête de la Fondation. Dans ce contexte domestique, un tel objet peut être perçu comme une composante esthétique d’un héritage national plutôt que comme un instrument de violence au sens strict.
Toutefois, une fois diffusée à l’échelle mondiale et reçue par des publics habitués à de vifs débats sur les armes à feu, le militarisme et la sécurité, cette image prend des connotations différentes. Dans les pays européens et ailleurs, on ne voit pas uniquement un symbole culturel ; beaucoup y perçoivent aussi une banalisation de l’armement au sein d’un spectacle cautionné par l’État.
Cela soulève une question plus profonde : à partir de quel moment le
« respect de la culture locale »
se transforme-t-il en participation à un récit politique qui met l’accent sur la force, la tradition et l’autorité de l’État ? Les propos de Rodgers dans la vidéo présentent son geste comme un acte de respect et d’adaptation à son nouvel environnement, sans déclaration politique explicite.
Mais l’optique d’ensemble ne dépend pas uniquement de sa volonté ; elle est façonnée par le cadre institutionnel d’un club opérant sous l’égide saoudienne, et par un État dont la stratégie de communication recourt de plus en plus au sport comme vecteur d’image. Le risque est que la répétition de scènes montrant des entraîneurs et joueurs étrangers participant à ce type de mise en scène contribue à normaliser des symboles qui, pour beaucoup, restent difficiles à concilier avec les accusations de répression et de recours à la violence par les appareils de sécurité.
De ce point de vue, la controverse ne porte pas tant sur les intentions d’un individu que sur un processus de normalisation plus vaste, dans lequel un symbolisme potentiellement problématique est édulcoré par l’association avec des personnalités sportives familières.
Plus ce genre d’images circule — des figures du football européen en tenue traditionnelle, manipulant des armes cérémonielles et saluant les fêtes nationales — plus il peut émousser le regard critique et reconditionner l’autorité politique sous la forme d’une mise en scène culturelle sympathique.
Sportswashing et stratégie de soft power
La vidéo de Rodgers s’inscrit dans le cadre plus large des investissements saoudiens dans le football, qui s’intègrent à une stratégie de soft power souvent décrite par les critiques comme du sportswashing. Depuis plusieurs années, le royaume investit massivement dans l’acquisition ou le parrainage de clubs, le recrutement de joueurs vedettes, l’arrivée d’entraîneurs renommés et la candidature à de méga-événements, tout en faisant face à de vives critiques en matière de droits humains et de libertés fondamentales.
Des organisations comme Human Rights Watch estiment que ces investissements visent à « laver » la réputation du pays en l’associant à des sports et des personnalités très populaires, plutôt qu’à la répression, aux exécutions et au silence imposé à la dissidence.
Dans cette perspective, le clip de Rodgers n’est pas une curiosité isolée mais un élément d’un écosystème de communication où le contenu footballistique fait office de vitrine pour l’État. Sa présence à l’écran, intégrée à un récit de patriotisme et de fierté nationale, renforce l’image d’une Arabie saoudite festive, sûre d’elle et culturellement riche, plutôt que celle d’un pays confronté à des appels à la libération de prisonniers politiques ou à des réformes profondes.
Les managers et joueurs de haut niveau n’entendent pas forcément jouer un rôle politique, mais leur visibilité et leur crédibilité en font des vecteurs puissants de soft power : chaque image partagée, chaque interview ou participation promotionnelle ajoute une couche supplémentaire à un récit d’État soigneusement calibré.
La critique du sportswashing ne nie pas que des individus puissent vivre des expériences positives en travaillant ou en jouant dans le pays, ni que les investissements sportifs puissent apporter des bénéfices matériels aux supporters locaux.
Elle souligne plutôt l’asymétrie entre la diffusion de contenus sportifs très lissés et la persistance de la répression de la société civile, y compris des militants qui revendiquent des réformes réelles en matière de droits, de justice et de participation politique. En mettant le football au premier plan et en reléguant les droits fondamentaux au second, les États peuvent chercher à reconfigurer ce que l’opinion publique mondiale associe à leur nom.
Le rôle croissant du football dans l’image mondiale de l’Arabie saoudite
La croissance rapide de la Saudi Pro League, avec l’arrivée de stars comme Cristiano Ronaldo ou Neymar, a fortement renforcé la visibilité internationale du football saoudien. Les clubs ont proposé des contrats particulièrement lucratifs à des joueurs et entraîneurs, positionnant le championnat comme une destination sportive et commerciale, et signalant un déplacement plus large du centre de gravité économique du football mondial.
Le recrutement de Rodgers par Al-Qadsiah, et sa participation à des contenus médiatiques très produits, illustrent la manière dont même des clubs jusque-là peu médiatisés s’insèrent désormais dans une stratégie de visibilité internationale.
Parallèlement, les organisations de défense des droits humains continuent d’alerter sur les atteintes aux droits des travailleurs, notamment les abus visant les travailleurs migrants ; sur les discriminations systémiques et les contraintes juridiques qui touchent les femmes ; sur les sévères restrictions à l’expression LGBTQ+ ; et sur les peines lourdes infligées à la contestation pacifique.
Ces enjeux sont centraux : ils déterminent la manière dont les supporters, les militants et certains joueurs perçoivent l’éthique d’une implication dans le football saoudien. À mesure que les contenus liés au championnat du royaume occupent les fils d’actualité et les écrans, les critiques craignent que cette présence médiatique n’éclipse ou n’atténue l’attention portée à ces problèmes structurels.
Le football fonctionne ainsi à la fois comme divertissement et comme infrastructure de réputation. Interviews sympathiques, images d’entraînement et hommages festifs aux journées nationales composent une tapisserie narrative qui réinvente l’Arabie saoudite comme un hub dynamique, connecté au monde et proche des supporters. Pour les défenseurs des droits et des libertés, le défi consiste à reconnaître la dimension sportive réelle tout en affirmant qu’elle ne peut être analysée indépendamment du cadre politique et juridique dans lequel elle se déploie.
Du clip viral à la Coupe du monde 2034
La confirmation de l’Arabie saoudite comme pays hôte de la Coupe du monde masculine FIFA 2034 constitue un tournant dans cette histoire, en plaçant le royaume au centre du calendrier footballistique à long terme.
Des organisations de défense des droits et des coalitions de la société civile ont averti que l’attribution du tournoi au royaume, malgré des risques bien documentés pour les résidents, les travailleurs migrants et les supporters étrangers, reflète une priorité accordée à l’expansion commerciale et aux relations politiques plutôt qu’à de solides garanties en matière de droits humains. Certains groupes dénoncent une évaluation de la FIFA qui passerait largement sous silence les menaces pesant sur la liberté d’expression, les droits des travailleurs et l’égalité.
Dans ce contexte, des épisodes apparemment mineurs comme la vidéo de Rodgers sur la Fête de la Fondation prennent une importance accrue. Ils deviennent des scènes précoces d’un long compte à rebours, où le royaume, souvent en étroite articulation avec les institutions footballistiques internationales, cherche à normaliser l’idée d’une Arabie saoudite hôte « naturelle » du plus grand événement du sport.
Chaque clip viral montrant un entraîneur étranger célébrer des fêtes nationales ou vanter son quotidien dans le pays peut être lu comme une forme d’aval symbolique, renforçant subtilement le message selon lequel le royaume est un lieu légitime et incontesté pour accueillir le sommet du football mondial.
Les critiques mettent en garde contre un processus susceptible d’émousser la sensibilité du public aux questions de droits humains, en les reléguant progressivement au rang de bruit de fond derrière le spectacle des stades, des signatures prestigieuses et des campagnes promotionnelles sophistiquées.
L’incident impliquant Rodgers illustre ainsi la manière dont une participation apparemment légère à une mise en scène culturelle peut s’intégrer à une stratégie de communication plus vaste, orientée vers 2034, dans laquelle la frontière entre promotion commerciale et légitimation politique devient de plus en plus floue.
Le débat émergent sur le boycott
La confirmation de l’Arabie saoudite comme hôte de 2034 a déjà suscité des appels d’organisations de défense des droits humains et de militants en faveur d’un examen renforcé, d’une participation conditionnée, voire de boycotts du tournoi.
Des groupes comme la Sport & Rights Alliance ou Amnesty International avertissent que, sans engagements contraignants et réformes tangibles, la compétition pourrait s’accompagner de travail forcé, de répression de la dissidence et de discriminations envers les femmes et les personnes LGBTQ+. Ils estiment que les sponsors, les diffuseurs et les fédérations nationales devront affronter des questions morales et réputationnelles s’ils participent sans contester sérieusement ces conditions.
Le débat entre boycott et engagement n’est pas nouveau dans le football ; il fait écho à des controverses antérieures autour de Coupes du monde ou de Jeux olympiques organisés par des États accusés de violations des droits humains. Certains soutiennent que les grands événements peuvent servir de catalyseurs de réformes en attirant l’attention internationale et en créant des leviers de pression, surtout si les instances dirigeantes et les participants exigent des améliorations concrètes comme condition à leur présence. D’autres rétorquent qu’en l’absence de mécanismes crédibles de suivi et de sanction, l’engagement risque de valoir aval implicite, offrant aux gouvernements une plateforme prestigieuse tandis que les réformes substantielles restent limitées.
La vidéo de Rodgers s’inscrit dans cet espace contesté. Pour ses détracteurs, elle illustre comment la participation de figures respectées contribue à normaliser un environnement politique avant même que des réformes substantielles n’aient été obtenues.
Pour les partisans de l’engagement, on pourrait y voir une étape vers un échange culturel et une compréhension mutuelle, même si les bénéfices de cette approche restent difficiles à mesurer par rapport aux gains évidents en termes d’image pour l’État hôte. Le débat qui s’amorce autour de 2034 portera probablement sur la capacité des fédérations, joueurs et supporters à utiliser leur influence pour obtenir des changements, ou au contraire sur le risque de se contenter du spectacle.
La responsabilité des entraîneurs et des joueurs
Les responsabilités éthiques des entraîneurs et des joueurs dans ce type de contexte sont complexes et largement discutées. Rodgers est avant tout salarié d’un club saoudien, tenu de s’engager dans la vie locale et de participer à des activités médiatiques du club et de la ligue, dont certaines croiseront inévitablement des récits portés par l’État.
Nombre de professionnels du football estiment que leur devoir principal va à leur équipe, à leur staff et à leur famille, plus qu’aux combats politiques globaux des pays où ils exercent. Pourtant, leur visibilité et leur influence confèrent à leurs actes une portée communicative qui dépasse largement leurs intentions personnelles.
Cela soulève la question de savoir si entraîneurs et joueurs doivent fixer des limites à leur participation à des mises en scène explicitement associées à l’État, en particulier lorsque ces mises en scène impliquent des armes symboliques ou un nationalisme appuyé.
Des défenseurs des droits humains suggèrent que les figures de premier plan peuvent utiliser leur plateforme pour mettre en avant des inquiétudes, appeler à des réformes ou, au minimum, éviter de cautionner des récits qui marginalisent l’expérience des prisonniers politiques, des militants et des groupes minorisés.
Dans le même temps, ceux qui s’expriment prennent le risque de subir des conséquences juridiques ou contractuelles dans des environnements où la liberté d’expression est restreinte, ce qui crée un dilemme réel pour celles et ceux qui envisagent une prise de parole critique.
L’épisode Rodgers montre à quel point une apparition médiatique routinière peut se transformer en polémique mondiale dès lors qu’elle touche à un symbolisme sensible. Plutôt que de l’interpréter comme un simple échec moral individuel, il est sans doute plus pertinent d’y voir un symptôme de dynamiques structurelles : des clubs intégrés à des projets étatiques, des fédérations focalisées sur les accords commerciaux, et une économie du football qui attire de plus en plus de professionnels dans des contextes politiquement chargés sans leur fournir de cadre éthique clair.
La question de la responsabilité dépasse ainsi les seuls entraîneurs pour atteindre les structures de gouvernance qui les placent dans ces situations.
Football, éthique et avenir des méga-événements
La controverse autour de la vidéo de Brendan Rodgers pour la Fête de la Fondation saoudienne illustre à quel point le football contemporain ne peut plus être séparé nettement de la géopolitique et de la gestion d’image étatique.
Un clip montrant un entraîneur en tenue traditionnelle, tenant un fusil lors d’une célébration nationale, devient un prisme à travers lequel se cristallisent des enjeux plus larges : sportswashing, droits humains, liberté d’expression et légitimité des méga-événements. À l’approche de la Coupe du monde 2034 en Arabie saoudite, la fréquence et la visibilité de ce type de scènes devraient s’accroître, renforçant la nécessité d’un débat éthique plus explicite au sein du football.
Au fond, cet épisode en dit moins sur les choix d’un individu que sur la manière dont le football s’imbrique désormais dans des projets de branding national et de quête de légitimité internationale. Des organisations comme la FIFA, ainsi que les fédérations, les sponsors et les diffuseurs, seront soumis à une pression croissante pour concilier ambitions commerciales et engagements crédibles en matière de droits humains et de protections.
Pour les joueurs et les entraîneurs, le défi consistera à naviguer dans des environnements où la participation culturelle peut parfois tenir lieu d’aval politique, et où le silence ou la conformité peuvent être lus comme une forme de complicité par leurs critiques.
À l’horizon 2034, la vidéo de Rodgers pourrait ne plus être considérée comme une curiosité mais comme un signe précoce des tensions qui définiront l’avenir des méga-événements footballistiques : la confrontation entre spectacle et examen critique, entre soft power et solidarité, entre divertissement et éthique. Reste à savoir si le football saura trouver une voie qui permette de respecter l’échange culturel tout en résistant à son instrumentalisation comme outil de blanchiment réputationnel.