Saudi 60% saoudisation, Coupe du monde 2034 et droits du travail
Credit: Shutterstock

Saudi 60% saoudisation, Coupe du monde 2034 et droits du travail

La décision de l’Arabie saoudite d’imposer un taux de 60% de « saoudisation » dans les postes de marketing et de vente alimente les interrogations sur la manière dont les politiques de nationalisation de la main‑d’œuvre s’articulent avec les normes humanitaires et syndicales de la FIFA, notamment pour les hôtes de la Coupe du monde. Cette mesure renforce un environnement de travail davantage contrôlé en amont de la Coupe du monde 2034, ce qui interroge la stabilité de la main‑d’œuvre migrante, la liberté de la presse et le degré de conformité avec les attentes internationales sur l’organisation « éthique » des grands événements sportifs.

La nationalisation de la main‑d’œuvre sous l’angle de la Coupe du monde 2034

Début 2026, le ministère saoudien des Ressources humaines et du Développement social a annoncé que 60% des postes de marketing et de vente dans le secteur privé devaient être occupés par des Saoudiens, avec une mise en œuvre effective environ trois mois après l’annonce du 1er janvier. Cette règle s’applique aux entreprises comptant au moins trois employés dans ces fonctions, et couvre notamment les postes de responsable marketing, spécialiste en publicité, chargé de relations publiques, graphiste, photographe, responsable des ventes, spécialiste des ventes TIC et intermédiaire commercial.

Ces mesures sont présentées par Riyad comme partie intégrante de la Vision 2030, qui vise à accroître la participation nationale au marché du travail et à réduire la dépendance à l’égard des travailleurs expatriés. Cependant, dans le contexte de l’hébergement de la Coupe du monde 2034, la même politique apparaît comme un mécanisme de contrôle supplémentaire de la main‑d’œuvre, en ajustant progressivement les conditions dans lesquelles les travailleurs étrangers, notamment dans les fonctions commerciales, de communication et de relation avec les fans, peuvent exercer leurs activités.

Stabilité des travailleurs migrés et secteurs liés aux grands événements

Les postes de marketing, de vente et de communication sont au cœur des campagnes de grands événements : sponsoring corporatif, engagement des fans, contenu numérique et promotion liée au tourisme reposent souvent sur des personnels expatriés multilingues et expérimentés. Un seuil de 60% de saoudisation dans ces professions crée de facto un plafond pour la part de travailleurs étrangers dans les équipes marketing et commerciales, incitant les employeurs à restructurer ou à remplacer les effectifs étrangers.

Les organisations de défense des droits humains rappellent que les travailleurs migrés, qui représentent environ 42% de la population de l’Arabie saoudite, sont déjà exposés à des vulnérabilités structurelles dans le cadre du système de parrainage (kafala) et d’une application inégale des protections du travail. La nouvelle exigence de quota peut ainsi accélérer le déplacement de poste ou la non‑reconduction de contrats dans des fonctions commerciales, notamment lorsque les entreprises ne parviennent pas à « saoudiser » rapidement des rôles exposés directement aux clients.

Les employeurs peuvent alors resserrer les contrats, limiter les renouvellements ou transférer des travailleurs expatriés vers des postes moins qualifiés, ce qui peut affaiblir indirectement leur pouvoir de négociation et leur sécurité d’emploi.

Déplacement d’emplois et équité sur le marché du travail

L’effet mécanique du quota est clair : si une entreprise doit atteindre 60% de travailleurs saoudiens, une partie des effectifs étrangers dans les services marketing et de vente sont susceptibles d’être réaffectés ou redéployés avant la poussée pré‑Coupe du monde 2034 et pendant la période de compétition. Les aides à l’embauche et à la formation du Fonds du développement des ressources humaines doivent, en théorie, faciliter cette transition, mais la charge de l’adaptation reste pour l’essentiel sur les employeurs, souvent sous la menace de sanctions en cas de non‑conformité.

D’un point de vue des normes internationales du travail, cette mesure pose la question de l’équité sur le marché du travail. Les standards internationaux, incluant ceux auxquels se réfère la FIFA dans ses exigences en matière de droits humains et de travail, insistent sur la non‑discrimination et l’égalité d’accès à l’emploi, indépendamment de la nationalité.

Si aucune règle internationale n’interdit explicitement les quotas nationaux, des objectifs de nationalisation fortement ciblés peuvent, dans les faits, privilégier un groupe de travailleurs sur un autre, notamment dans les secteurs directement liés à la commercialisation et à la logistique de la Coupe du monde. Cette sélectivité sectorielle risque de creuser les inégalités structurelles entre travailleurs locaux et étrangers, en particulier lors de phases de forte activité où les compétences linguistiques et les réseaux internationaux constituent un avantage.

Régulation salariale, application et transparence

La fixation d’un salaire minimum de 5 500 riyals saoudiens pour les postes de marketing s’inscrit dans la stratégie plus large du royaume de recourir à des plafonds salariaux pour rehausser la qualité et la visibilité des postes réservés aux nationaux. Sur le papier, cela peut limiter la concurrence à la baisse des salaires pour les travailleurs saoudiens et soutenir l’objectif de Vision 2030 de créer des « emplois de qualité ».

Pourtant, l’efficacité de ces règles dépend largement de la transparence et de l’application. Les rapports de droits humains soulignent que les autorités saoudiennes ont peiné à garantir de manière cohérente la protection des travailleurs migrés contre les salaires impayés, les retards de paiement ou les dérogeances contractuelles, malgré plusieurs réformes successives du code du travail.

Si la règle de 60% de saoudisation est appliquée avec plus de rigueur que les dispositions sur le salaire minimum, les heures supplémentaires ou les mécanismes de recours, cela reproduit un schéma fréquent dans les pays hôtes de grands événements : la priorité est donnée à des cibles visibles et politiquement symboliques (taux d’emploi national) au détriment de standards plus techniques mais fondamentaux, tels que la rémunération équitable, la durée du travail et l’accès à des recours indépendants.

Du point de vue de la gouvernance sportive, l’orientation de la FIFA en matière de droits humains et de travail insiste sur la mise en place de mécanismes vérifiables, de canaux de doléance pour les travailleurs et de surveillance indépendante. Lorsque les quotas de nationalisation sont introduits sans une transparence claire sur leurs conséquences concrètes—nombre de contrats d’expatriés résiliés ou modifiés, conditions de travail dans les rôles liés à la Coupe du monde—ils affaiblissent la crédibilité de l’engagement de l’hôte envers ces exigences.

Normes de la FIFA, sportwashing et contrôle étatique

La hausse de la saoudisation à 60% survient dans le contexte de la décision controversée de la FIFA d’attribuer l’organisation de la Coupe du monde 2034 à l’Arabie saoudite, alors que de nombreuses critiques portaient déjà sur la situation des droits syndicaux et des droits humains dans le pays. Des organisations syndicales internationales et des ONG ont déposé des plaintes auprès de l’Organisation internationale du travail, citant notamment le poids persistant de pratiques liées au système de parrainage et les limitations de la liberté syndicale.

Pour les parties prenantes internationales—commanditaires, fédérations, collectivités locales partenaires—cette politique de nationalisation renforce le doute sur la nature du régime de travail qui prévaudra pendant la Coupe du monde 2034 : s’agit‑il d’un cadre ouvert, placé sous l’autorité d’acteurs indépendants, ou d’un modèle centralisé où l’État oriente non seulement qui est embauché, mais aussi quels secteurs et quelles compétences sont priorisés, au nom de la modernisation économique ?

Ce dispositif alimente également les débats sur le « sportwashing », à savoir l’utilisation de grands événements sportifs pour améliorer la perception internationale d’un pays, sans répondre de manière systématique aux critiques relatives aux droits du travail et aux libertés civiles.

Des investissements massifs dans le sport, combinés à des réformes visibles et à des quotas de nationalisation ciblés, peuvent créer une impression de progrès, même si les droits fondamentaux des travailleurs migrés restent précaires. Si la règle de 60% dans le marketing et les ventes est appliquée de manière inégale—en renforçant la conformité nationale tout en négligeant la protection des travailleurs étrangers—elle risque de renforcer cette image.

Liberté de la presse et responsabilité institutionnelle

Le dernier volet de ces préoccupations concerne la responsabilité institutionnelle et la liberté de la presse. Les attentes de la FIFA en matière de droits humains reposent sur la possibilité, pour les médias, les syndicats et les organisations civiles, d’exercer un contrôle indépendant sur les conditions de travail pendant la préparation des grands événements.

En Arabie saoudite, les restrictions sur la liberté d’expression et la faible marge de manœuvre des syndicats continuent de limiter l’existence de voix indépendantes capables de documenter les conséquences réelles de la saoudisation sur les travailleurs migrés dans les secteurs liés à la Coupe du monde.

Les médias tels que Gulf News, Arab News ou le Saudi Gazette rendent compte de l’augmentation des quotas dans une tonalité plutôt neutre et technique, reprenant souvent le discours officiel axé sur le développement des talents nationaux. Sous cet angle, la narration publique reste largement dominée par l’auto‑évaluation de l’État, alors que la vérification indépendante des garanties de droits du travail—par exemple, la situation des travailleurs étrangers dans les équipes marketing et de vente liées à la Coupe du monde—peut rester floue ou limitée.

La disposition de 60% de saoudisation dans les postes de marketing et de vente dépasse le simple cadre d’une réforme domestique du marché du travail ; elle constitue un signal politique envoyé à l’approche de la Coupe du monde 2034. En imposant un seuil de personnel national dans des fonctions commerciales et de communication centrales, Riyad renforce sa maîtrise sur une main‑d’œuvre qui sera au cœur de l’image mondiale du tournoi, de ses revenus de sponsoring et de l’expérience des supporters.

Du point de vue de la gouvernance sportive internationale, cette décision intensifie l’examen de plusieurs questions restées en suspens : la stabilité et l’équité des conditions de travail des migrés, la cohérence entre régulation salariale et application effective, et la capacité d’obtenir des évaluations indépendantes de la gouvernance.

À mesure que la Coupe du monde 2034 approche, la question sera de savoir si la politique de saoudisation peut être conciliée avec les engagements de la FIFA en matière de droits humains et de travail, ou si elle contribuera plutôt à approfondir les inégalités structurelles et à renforcer la perception d’un marché de l’emploi strictement contrôlé, associé à un grand spectacle sportif mondial.