Au printemps 2015, l’image d’officiels du football menottés à l’hôtel Baur au Lac à Zurich est devenue un symbole mondial de corruption institutionnelle. L’intervention spectaculaire des autorités suisses et américaines dans les opérations de la FIFA a révélé un réseau présumé de pots‑de‑vin, de racket et de flux financiers opaques s’étendant sur des décennies.
Humiliée publiquement et mise en cause juridiquement, la FIFA a promis une « nouvelle ère » de gouvernance, annonçant des réformes approfondies conçues pour recentraliser l’éthique, la professionnalisation et la transparence. Un an plus tard, Gianni Infantino, ancien administrateur de l’UEFA, a été élu président, entouré par des promesses de restauration de la crédibilité de l’organisation et de recentrage sur le développement du sport.
Aujourd’hui, dix ans après ces arrestations, la question centrale n’est plus de savoir si la FIFA avait besoin de réformes, mais si celles‑ci ont véritablement modifié les structures de pouvoir sous‑jacentes ou simplement remodelé leur apparence publique. Dans ses propres communications, la FIFA se décrit comme une institution transformée : plus légère, plus transparente et mieux gouvernée qu’en מגוון2015.
Les critiques externes, notamment des groupes de défense des droits humains, des associations de clubs, des universitaires et des organisations de supporters, affirment au contraire que la FIFA est
« probablement moins bien gouvernée aujourd’hui qu’il y a dix ans »,
en dénonçant la persistance de modes centralisés de pouvoir, de décisions opaques et de relations financières peu transparentes. Cette tension entre la narration officielle et les évaluations indépendantes structure le débat actuel sur la direction et la légitimité de la FIFA.
La narration des réformes face à la réalité actuelle
Peu après le séisme de 2015, la FIFA a déployé une série de changements internes : nouvelles directions responsables de la conformité, règles de candidature révisées pour les Coupes du Monde, structures indépendantes en matière d’éthique et d’audit, ainsi qu’une volonté affichée de renforcer la transparence financière via des rapports annuels et des audits externes.
L’organisation met en avant ces mesures dans ses documents sur la gouvernance d’entreprise, en soulignant un système de gestion des risques renforcé, des protections pour les lanceurs d’alerte et le réinvestissement de milliards de dollars au profit des associations membres, présentés comme la preuve d’une « bonne gouvernance ».
Les partisans de la réforme affirment que le nombre d’enquêtes ouvertes et de procédures éthiques formelles aujourd’hui est nettement supérieur à ce qu’il était dans l’ère précédant 2015, ce qui suggérerait un régime d’application interne plus robuste.
Pourtant, ceux‑ci restent en minorité face à des critiques qui insistent sur ce qui, quant à lui, n’a pas changé. Une lettre ouverte de 2025 coordonnée par le groupe de droits humains FairSquare, signée par des ONG, des avocats, des universitaires et des organisations de supporters, affirme que la structure de gouvernance de base n’a pas évolué : le pouvoir demeure concentré au sein de l’exécutif, la prise de décision conserve un caractère opaque et les mécanismes de responsabilité sont affaiblis par des interférences politiques.
La lettre souligne que, bien que la FIFA redistribue de vastes sommes aux associations membres, il existe peu de preuves vérifiables que ces fonds soient principalement utilisés pour développer le football de base ou renforcer la gouvernance locale, plutôt que pour assurer la fidélité politique. D’autres analyses décrivent un « modèle de clientélisme » où les transferts financiers et l’attribution de tournois servent à acheter l’appui politique de petites fédérations, décourageant ainsi toute véritable remise en question de la direction.
Le fossé entre rhétorique et pratique apparaît particulièrement distinct dans la manière dont la FIFA gère les pays hôtes de premier plan et les événements à forte valeur ajoutée.
Les réformes introduites après 2015 ont mis l’accent sur la « due diligence en matière de droits humains » et de « développement durable » comme critères de candidature pour la Coupe du Monde, mais les défenseurs des droits humains contestent que des décisions majeures—comme l’attribution de tournoirs futurs à des pays accusés d’abus systémiques—semblent prioriser les intérêts politiques et commerciaux plutôt que les standards éthiques affichés.
Les rapports annuels et éthiques internes de la FIFA, certes plus détaillés et nombreux qu’auparavant, n’ont pas tranché la question fondamentale : si les processus internes limitent réellement le pouvoir de la direction ou s’ils servent surtout à ajouter une épaisseur de formalité procédurale qui protège les élites installées.
Symbolisme du leadership et image publique
Au cours de la dernière décennie, la direction de la FIFA a cultivé une image publique soigneusement mise en scène : cosmopolite, technocratique et profondément connectée. Gianni Infantino, en particulier, est présenté comme une figure modernisatrice, polyglotte, voyageant régulièrement dans les six confédérations et se présentant comme un pont entre les villages globaux du football et les salles de diplomatie internationale.
Derrière cette image se posent toutefois des questions plus contestées sur le symbolisme des choix de leadership—en particulier en matière de style de vie, de visibilité et d’accès.
Des enquêtes médiatiques, notamment dans The Times, ont documenté l’usage fréquent de jets privés par Infantino, certains vols étant associés à des tournois spécifiques ou à des engagements politiques et parfois d’un coût jugé disproportionné compte tenu de la discipline financière affichée par l’organisation. De tels choix ne sont pas illégaux en soi, mais ils soulèvent des inquiétudes sur le message transmis concernant les valeurs et priorités de la FIFA.
Lorsqu’un organisme de gouvernance qui redistribue des milliards de dollars continue de compter largement sur des transports privés haut de gamme pour son président, les observateurs s’interrogent sur la véritable compatibilité de ce modèle avec les contraintes budgétaires que les associations nationales doivent elles‑mêmes affronter. Agrégés aux autres schémas de déplacements et de programmation médiatique, ces détails suggèrent un style de leadership qui privilégie la proximité du pouvoir et la visibilité dans les arènes internationales plus que la sobriété opérationnelle.
Un autre aspect du symbolisme réside dans la manière dont la direction de la FIFA se présente désormais auprès de la communauté mondiale du football. Infantino et son entourage proche ont développé une narration de « solidarité » et « d’inclusion », apparaissant souvent lors d’événements de base, de tournois jeunesse et d’initiatives de football féminin. Les supports de communication de l’organisation mettent en avant ces gestes, renforçant l’idée que la direction de la FIFA est connectée aux réalités quotidiennes des joueurs et des supporters.
Toutefois, des critiques soutiennent que ces images peuvent fonctionner comme un contrôle d’image : elles mettent en lumière des moments visibles et photographiques tout en atténuant la concentration du pouvoir décisionnel et l’influence limitée que les associations membres exercent réellement sur les politiques fondamentales. La différence entre le symbolisme de l’ouverture et la substance de la gouvernance demeure l’une des cassures les plus persistantes dans la perception publique de la direction de la FIFA.
Relations avec les États riches et le pouvoir politique
L’un des changements les plus significatifs dans la posture de la FIFA au cours de la dernière décennie a été sa rapprochement croissant avec des États riches et leurs agendas géopolitiques. Dans le milieu des années 2010, l’organisation portait encore la stigmatisation du scandale de 2015 et sa direction cherchait à démontrer qu’elle pouvait opérer de manière plus transparente et plus responsable.
Au début des années 2020, en revanche, la FIFA est devenue une présence régulière dans les forums diplomatiques de haut niveau, avec son président fréquemment invité à des sommets, des dîners officiels et des événements multilatéraux. Ces apparences sont souvent présentées comme des efforts pour « diplomatiser » le football, en utilisant le sport comme une plateforme neutre de dialogue et de soft power.
Ce rapprochement diplomatique comporte toutefois des risques. Des groupes de droits humains et de gouvernance soulignent que la direction de la FIFA a tissé des relations étroites avec des dirigeants de pays dont les bilans en matière de libertés civiles, de droits du travail et de transparence politique sont discutables.
Ces critiques estiment que ces relations peuvent créer une incitation discrète mais puissante : les pays hôtes alignés politiquement avec la direction de la FIFA sont plus susceptibles d’être favorisés dans des décisions délicates, qu’il s’agisse d’attribution de tournois ou de résultats d’arbitrage, tandis que ceux qui sont davantage critiques rencontrent davantage de résistance.
Il ne s’agit pas là d’une accusation de contrats spécifiques prouvés, mais d’une observation sur le modèle plus large d’accès et d’alignement. Lorsque la direction de la FIFA apparaît régulièrement aux côtés de certains dirigeants politiques tout en entretenant des relations plus distantes avec d’autres, cela soulève des questions sur la véritable indépendance de la prise de décision de l’organisation.
La dimension financière de ces relations est tout aussi marquée. Ces dernières années, la FIFA a recherché des partenariats commerciaux et des accords de parrainage qui lient les revenus de grands tournois à des gouvernements nationaux ou à des entités d’État. Ces dispositifs apportent échelle et stabilité aux finances de l’organisation, mais ils renforcent aussi sa dépendance à l’égard d’un petit nombre d’acteurs puissants.
Les critiques affirment que cette dépendance peut influencer subtilement la manière dont la FIFA fixe son agenda, priorise les tournois et aborde des questions telles que la due diligence en matière de droits humains. Lorsqu’un organisme de gouvernance qui redistribue des milliards de dollars aux associations membres est lui‑même financièrement dépendant d’une poignée de partenaires liés à l’État, le risque de compromis implicites entre recettes et gouvernance devient plus difficile à ignorer.
Gouvernance, transparence et concentration de l’autorité
Au niveau institutionnel, les réformes de gouvernance de la FIFA après 2015 semblaient, sur le papier, constituer une rupture nette avec le passé. L’organisation a introduit des limites de mandat pour les dirigeants, réorganisé les organes d’éthique et d’audit, et s’est engagée à renforcer la supervision via des rapports réguliers.
Les rapports annuels et éthiques de la FIFA contiennent désormais des statistiques détaillées sur les enquêtes, les audiences et les sanctions, tandis que son site Web consacre des sections entières aux structures de gouvernance d’entreprise et aux cadres de conformité. Ces évolutions sont souvent citées comme signes de progrès, et elles représentent incontestablement un pas en avant par rapport à l’environnement presque entièrement opaque qui caractérisait la fin de l’ère Blatter.
Toutefois, plusieurs évaluations indépendantes estiment que ce progrès formel ne s’est pas traduit par un rééquilibrage réel du pouvoir. La lettre ouverte de 2025 coordonnée par FairSquare met en lumière ce qu’elle qualifie de « déséquilibre de pouvoir profondément problématique » entre l’exécutif de la FIFA et ses associations membres, notant que le Conseil et le président conservent un contrôle écrasant sur des décisions clés, notamment l’attribution des Coupes du Monde, les modifications du calendrier et les grands partenariats commerciaux.
La lettre soulève également des inquiétudes concernant une « application sélective » des statuts de la FIFA, suggérant que les règles sont appliquées avec davantage de rigueur aux acteurs plus petits ou moins influents, tandis qu’elles sont assouplies ou contournées pour les grandes confédérations ou fédérations nationales.
La transparence apparaît ainsi comme un terrain de contestation. La FIFA publie aujourd’hui plus de documents, de données et de rapports qu’il y a dix ans, mais les critiques estiment que les décisions les plus cruciales—la manière dont les pays hôtes de la Coupe du Monde sont récompensés sur le plan stratégique, la façon dont les fonds circulent entre la FIFA et ses partenaires commerciaux, et la manière dont les frais de voyage de la direction sont financés—sont souvent présentées sous forme de résumés plutôt que de détails granulaires, vérifiables et soumis à un audit indépendant susceptible d’occasionner une véritable enquête.
Certains experts en gouvernance soulignent que, bien que les divisions internes de la FIFA—Conformité, Gouvernance financière, Audit interne—se soient développées, leur indépendance est régulièrement mise en doute lorsque les dirigeants de haut niveau sont protégés de conséquences réelles dans des controverses très médiatisées.
Ce schéma renforce la perception que les réformes de gouvernance ont ajouté des couches de procédures sans altérer véritablement la culture sous‑jacente d’un pouvoir centralisé et discrétionnaire.