Coupe du monde 2034 en Arabie saoudite et emprisonnement de Mohammed al‑Bajadi
Credit: 2022 Sipa via AP Images

Coupe du monde 2034 en Arabie saoudite et emprisonnement de Mohammed al‑Bajadi

La Coupe du monde de football la plus regardée au monde se dirige vers un pays où l’un de ses plus éminents défenseurs des droits humains vient d’être condamné à passer un quart de siècle derrière les barreaux pour son activisme pacifique. Alors que le football mondial commence à se rallier autour de l’accueil par l’Arabie saoudite de la Coupe du monde de la FIFA 2034, Mohammed al‑Bajadi croupit dans la prison de Buraydah, rejugé et condamné à 25 années supplémentaires dans un processus que des experts de l’ONU et des organisations de défense des droits humains estiment violer de manière flagrante les garanties fondamentales d’un procès équitable.

Le contraste est saisissant : un sport qui se présente comme une force d’unité et de dignité humaine peut‑il célébrer dans un pays accusé de réprimer systématiquement toute dissidence ?

Contexte : l’affaire Mohammed al‑Bajadi

Mohammed al‑Bajadi est un défenseur saoudien des droits humains de longue date et l’un des membres fondateurs de l’Association saoudienne pour les droits civils et politiques (ACPRA), un groupe qui a documenté les détentions arbitraires et réclamé des réformes constitutionnelles. Il a été poursuivi pour la première fois il y a plus de dix ans, lorsque le Tribunal pénal spécial (Specialized Criminal Court, SCC) de Riyad, officiellement chargé des affaires de terrorisme, l’a condamné en 2012 à huit ans de prison, dont quatre avec sursis, assortis d’une interdiction de voyager de cinq ans.

Les charges retenues contre lui — participation à la création d’une organisation non autorisée, « atteinte à l’image de l’État » via les médias, appel aux familles de détenus politiques à manifester, remise en cause de l’indépendance de la justice et possession de livres « interdits » — étaient entièrement liées à l’exercice pacifique de sa liberté d’expression et de son droit d’association.

En 2015, le Groupe de travail des Nations unies sur la détention arbitraire a rendu l’avis n° 38/2015, concluant que sa détention était arbitraire car liée à l’exercice légitime de ses droits à la liberté d’expression et d’association pacifique, et s’inscrivait dans un schéma plus large de persécution des militants en Arabie saoudite.

Il est néanmoins resté en prison sous le coup de peines successives, et bien que sa dernière peine ait expiré en avril 2023, il n’a pas été libéré et a continué d’être détenu à la prison de Buraydah. À la mi‑2025, au lieu d’être relâché, il a été de nouveau présenté devant le SCC pour un nouveau procès dont les détails demeurent obscurs ; le 27 octobre 2025, il a été condamné à une nouvelle peine de 25 ans de prison, sans accès à un avocat et avec des charges non rendues publiques.

Les titulaires de mandats au titre des procédures spéciales de l’ONU et les organisations de défense des droits humains ont averti que ce nouveau procès soulève de graves préoccupations concernant le respect de la procédure régulière et du droit à un procès équitable. L’absence d’assistance juridique, le secret entourant les charges, le recours à un tribunal antiterroriste et le fait qu’il ait été rejugé après avoir déjà purgé sa peine indiquent, aux yeux des observateurs internationaux, un processus politiquement motivé visant à prolonger sa punition et à dissuader d’autres militants.

Parce que son emprisonnement est lié à un plaidoyer pacifique et intervient dans un contexte où des organes de l’ONU ont déjà jugé sa précédente détention arbitraire, nombre d’observateurs estiment que sa réincarcération entre pleinement dans la définition de la détention arbitraire au regard du droit international.

Un schéma plus large de répression et d’opacité juridique

Le cas d’al‑Bajadi n’est pas une anomalie, mais s’inscrit dans un schéma de longue date au cours duquel les autorités saoudiennes utilisent des lois antiterroristes et de sécurité formulées en termes très larges pour étouffer la dissidence. Des experts de l’ONU ont à plusieurs reprises critiqué la législation antiterroriste du royaume comme étant « inacceptablement large » et vague, avertissant qu’elle permet de criminaliser l’expression, l’association et la réunion pacifiques sous couvert de lutte contre le terrorisme.

Des figures religieuses, écrivains, journalistes, universitaires, militantes des droits des femmes et membres de l’ACPRA ont tous été pris pour cible lors de vagues d’arrestations et de poursuites que des rapporteurs spéciaux décrivent comme « généralisées et systématiques ».

Des organisations internationales comme ALQST, Amnesty International ou Human Rights Watch ont documenté des dizaines de cas dans lesquels des militants et des critiques se voient infliger de longues peines de prison à l’issue de procédures devant le SCC dépourvues des garanties élémentaires de transparence judiciaire.

Parmi les préoccupations récurrentes figurent le refus d’accès à un avocat, la communication tardive ou secrète des charges, le recours à des aveux forcés et la tenue de procès largement à huis clos, compliquant tout contrôle indépendant. Malgré l’élection de l’Arabie saoudite au Conseil des droits de l’homme de l’ONU en 2016 et ses engagements officiels à respecter ses obligations internationales, des experts onusiens ont noté que le gouvernement a « ignoré les appels répétés » à mettre fin aux violations et à remédier aux détentions arbitraires.

Le nouveau procès d’al‑Bajadi, intervenu après l’expiration de sa peine, illustre la profondeur de ce schéma répressif. Son cas met en lumière un système judiciaire dans lequel les mécanismes antiterroristes semblent fonctionner comme des instruments de contrôle politique, et où l’indépendance des juges est largement mise en doute par les observateurs internationaux. Pour beaucoup, son sort est devenu emblématique des risques auxquels s’expose toute personne en Arabie saoudite qui ose critiquer les politiques de l’État ou exiger des comptes.

Sportswashing et Coupe du monde 2034

La décision d’attribuer à l’Arabie saoudite l’organisation de la Coupe du monde de la FIFA 2034 doit être comprise à la lumière de ces préoccupations persistantes en matière de droits humains. Le terme de « sportswashing » est de plus en plus utilisé pour décrire la manière dont des États au bilan contesté en matière de droits humains investissent massivement dans des événements sportifs de grande envergure afin de polir leur image, détourner l’attention des abus et renforcer leur influence douce (soft power).

En accueillant des méga‑événements tels que des tournois mondiaux de football, des Grands Prix de Formule 1 ou de grands combats de boxe, des gouvernements gagnent une couverture médiatique flatteuse, des flux de visiteurs célèbres et un puissant récit de modernité et d’ouverture susceptible de reléguer au second plan la répression en cours.

Dans le cas de la Coupe du monde 2034, Amnesty International et la Sports & Rights Alliance ont averti que le tournoi présente des risques « graves et probables » pour les travailleurs, les voix critiques, les femmes et les personnes LGBT, à moins de réformes majeures.

Une évaluation d’impact sur les droits humains commandée pour la candidature saoudienne et publiée par la FIFA, rédigée par le bureau de Riyad du cabinet d’avocats Clifford Chance, a été dénoncée comme une opération de « blanchiment » pour avoir omis de nombreuses violations bien documentées et minimisé les risques. La FIFA a malgré tout attribué à l’Arabie saoudite une notation de risque « moyen » en matière de droits humains, un jugement que les défenseurs des droits jugent insuffisant au regard de l’ampleur potentielle de l’exploitation, de la discrimination et de la répression au cours de la prochaine décennie.

Human Rights Watch a également affirmé que la FIFA viole ses propres règles en matière de droits humains en accélérant de facto la sélection de l’Arabie saoudite sans diligence raisonnable rigoureuse ni véritable consultation des parties prenantes concernées.

Les critiques préviennent que, sans conditions exécutoires, la Coupe du monde pourrait consolider l’impunité : les infrastructures seront construites par des travailleurs migrants vulnérables, des voix critiques comme celle d’al‑Bajadi resteront réduites au silence et le spectacle du football projettera une image de normalité. À ce titre, le tournoi risque de devenir un cas d’école de sportswashing, où l’éclat du sport mondial contribue à normaliser plutôt qu’à contester la répression en cours.

L’affaire al‑Bajadi comme symbole du sportswashing

Relier le cas d’al‑Bajadi à la Coupe 2034 n’a rien d’un raccourci rhétorique ; cela résume la tension centrale entre l’image et la réalité. D’un côté se trouve un État qui investit massivement dans des stades, des projets touristiques et des partenariats globaux pour se présenter comme un hub dynamique et réformateur ; de l’autre, un défenseur des droits humains rejugé par un tribunal antiterroriste et enfermé pour 25 ans en raison d’activités pacifiques.

Le risque est qu’en 2034, le monde célèbre la transformation de la ligne d’horizon saoudienne, tandis que les militants qui ont contribué à exposer les abus passés restent invisibles derrière des murs de béton.

Responsabilités morales et éthiques du football mondial

Ces réalités soulèvent des questions éthiques pressantes pour la FIFA et la communauté du football au sens large. La FIFA a adopté des politiques en matière de droits humains qui, sur le papier, l’obligent à mener une diligence raisonnable et à prévenir ou atténuer les abus liés à ses tournois ; pourtant, la gestion du processus d’attribution de 2034 suggère que ces normes sont appliquées de manière sélective.

Si l’organisation peut ignorer à la fois des schémas documentés de détention arbitraire et des cas emblématiques comme celui d’al‑Bajadi, ses engagements en faveur des droits humains risquent de rester purement déclaratoires.

La question clé est de savoir si l’octroi des droits d’accueil devrait être conditionné à des améliorations mesurables en matière de droits humains. Concrètement, cela pourrait signifier exiger la libération de défenseurs des droits emprisonnés, une réforme des lois antiterroristes afin d’en exclure tout usage contre les critiques pacifiques, la protection des travailleurs migrants conformément aux normes internationales, ainsi que des garanties de non‑discrimination pour les femmes et les personnes LGBT.

Le fait de ne pas inscrire de telles conditions noir sur blanc et de ne pas prévoir de mécanismes de mise en œuvre laisse penser que les considérations commerciales et géopolitiques continuent de primer sur les droits humains dans la gouvernance du football mondial.

L’histoire offre des exemples de controverses sportives qui éclairent les enjeux actuels. Les boycotts et campagnes durant l’ère de l’apartheid en Afrique du Sud, ainsi que les débats plus récents autour d’événements organisés en Russie ou au Qatar, montrent que le sport peut soit contester, soit légitimer des systèmes répressifs selon la manière dont les institutions, les athlètes et les supporters réagissent.

Ces précédents ne se superposent pas parfaitement au contexte saoudien, mais ils rappellent que le sport n’est jamais « neutre » : les décisions sur le lieu et les conditions d’accueil d’un événement ont une portée morale.

Pourquoi un boycott devrait être envisagé

Au regard de l’affaire al‑Bajadi et du schéma plus large de répression, il existe un solide argument pour que les organisations de la société civile, les supporters, les sponsors et même les joueurs envisagent une forme de boycott de la Coupe du monde 2034, à moins que des réformes significatives ne soient mises en œuvre. Un boycott, entendu comme un refus pacifique et non violent de participer à l’événement ou de le légitimer dans les conditions actuelles, peut servir d’outil de pression en faveur de la reddition de comptes plutôt que d’objectif en soi.

Pour les organisations de la société civile, cela pourrait signifier des campagnes coordonnées exhortant la FIFA à fixer des critères clairs en matière de droits humains, avec la menace explicite d’appeler au retrait de la participation si ces critères ne sont pas remplis. Les sponsors, qui apportent un soutien financier crucial, peuvent s’engager à conditionner leur partenariat à des réformes précises, en signalant que l’association à ce tournoi comporte un risque réputationnel si des prisonniers d’opinion restent derrière les barreaux.

Les fans et les joueurs, dont l’engagement donne son sens à la Coupe du monde, peuvent exiger de la transparence sur la situation de militants comme al‑Bajadi et s’engager dans des gestes symboliques ou concrets de refus si le statu quo persiste.

Engagement contre isolement : répondre aux contre‑arguments

L’un des contre‑arguments les plus fréquents est que l’engagement est préférable à l’isolement : faire venir la Coupe du monde en Arabie saoudite ouvrirait le pays, l’exposerait à un examen mondial et créerait des espaces de changement.

Il existe certains précédents historiques où le sport a catalysé le débat, et la présence de journalistes, d’ONG et de supporters étrangers pourrait effectivement braquer les projecteurs sur la situation dans le royaume. Les partisans de cette approche soutiennent que le dialogue et les échanges culturels sont plus constructifs que la mise à l’écart.

Mais un engagement dépourvu de leviers concrets risque de se transformer en complicité. Si le tournoi se déroule sans conditions précises en matière de droits humains, le gouvernement peut engranger les bénéfices de l’événement en termes d’image tout en maintenant, voire en intensifiant, la répression, certain que les grandes institutions ne lui imposeront pas de conséquences significatives. Dans un tel scénario, l’engagement fonctionne non pas comme une voie vers la réforme, mais comme un vernis de légitimation.

Une approche conditionnelle, qui maintient la possibilité d’un boycott, tente de concilier ces positions. Elle traite la Coupe du monde comme une monnaie d’échange : la participation est offerte en contrepartie de mesures vérifiables, telles que la libération de prisonniers de conscience, la réforme de lois abusives et la garantie de protections pour les travailleurs et les groupes marginalisés.

Si ces mesures ne sont pas prises, continuer comme si de rien n’était reviendrait à signifier que la communauté du football mondial est prête à ignorer le sort de personnes comme al‑Bajadi pour le seul plaisir du spectacle.

Football, liberté et prix du silence

À mesure que les préparatifs pour 2034 s’accélèrent, l’image de foules en liesse dans de nouveaux stades saoudiens se heurtera à la réalité invisible de ceux qui sont emprisonnés pour avoir réclamé les droits fondamentaux dont beaucoup de supporters bénéficient. Les 25 ans de prison infligés à Mohammed al‑Bajadi rappellent brutalement que, derrière le discours officiel de « vision » et de « réforme », des critiques pacifiques continuent de payer un prix exorbitant pour leur courage.

La question posée à la FIFA, aux fédérations nationales, aux sponsors et aux supporters est de savoir si le football mondial peut encore prétendre unir la planète tout en détournant le regard de cette réalité.

Le prestige sportif ne devrait jamais se construire au détriment des droits fondamentaux. Si la Coupe du monde veut être autre chose qu’un produit commercial — si elle entend incarner un engagement réel en faveur de la dignité humaine — alors le sort des prisonniers de conscience doit compter autant que l’état des toits des stades ou des centres d’entraînement.

L’affaire Mohammed al‑Bajadi pose ce défi dans ses termes les plus humains : au « beau jeu » de décider s’il est prêt à célébrer dans un pays où ceux qui défendent la justice sont réduits au silence, ou s’il utilisera son immense influence pour affirmer qu’aucun trophée ne vaut 25 ans supplémentaires derrière les barreaux pour un défenseur pacifique des droits humains.