Le déficit budgétaire de 94,85 milliards de riyals, soit environ 25,28 milliards de dollars, enregistré par l’Arabie saoudite au quatrième trimestre 2025, représente un creusement significatif des comptes publics, mais ne constitue pas en soi une crise pour un État qui dispose encore de réserves importantes et d’une capacité de recours au marché obligataire.
Ce chiffre prend toutefois une portée différente lorsqu’on l’examine à la lumière des engagements à long terme que représente l’organisation de la Coupe du monde de la FIFA 2034, qui se superposera aux années les plus intensives en investissements du programme Vision 2030.
Un déficit trimestriel peut refléter une politique délibérément expansionniste, le calendrier de décaissement des dépenses d’investissement ou une baisse temporaire des recettes, surtout dans une économie dont les revenus restent largement dépendants des hydrocarbures.
Mais lorsque ces déficits s’inscrivent dans une dynamique de déséquilibres persistants, ils posent la question de la soutenabilité des nouveaux engagements : construction de stades, modernisation des transports, sécurité, infrastructures urbaines et touristiques associées au tournoi. Dans cette perspective, la Coupe du monde apparaît moins comme un événement isolé que comme un test de résistance pour le cadre budgétaire saoudien.
Politique expansionniste et pressions de Vision 2030
La politique budgétaire saoudienne est ouvertement expansionniste et s’inscrit dans l’ambition de Vision 2030, qui vise à transformer la structure économique en réduisant la dépendance au pétrole via des investissements massifs dans l’immobilier, le tourisme, la logistique et les infrastructures.
Au cours des dernières années, le royaume a lancé un portefeuille de projets estimé à plus de mille milliards de dollars, comprenant des développements phares comme NEOM, Red Sea Global, Qiddiya, Diriyah Gate ou encore New Murabba, chacun reposant sur des besoins de financement colossaux et des horizons de réalisation longs.
Ces giga‑projets exigent des injections de capital soutenues, souvent concentrées sur les premières années, en parallèle de dépenses en matière de logement, de réseaux de transport et d’amélioration de la qualité de vie, intégrées dans les différents programmes de mise en œuvre de Vision 2030.
L’ajout d’une Coupe du monde à cet agenda ne se limite pas à la construction ou à la rénovation de stades : il implique une accélération des calendriers pour les aéroports, les métros, les routes, les capacités hôtelières, les infrastructures numériques et les systèmes de gestion des foules, ce qui peut entraîner une concentration des dépenses qui, autrement, auraient pu être échelonnées dans le temps.
Le risque structurel majeur réside donc moins dans le niveau absolu des dépenses que dans la simultanéité de grands engagements, susceptible de gonfler les besoins de financement au moment même où les conditions de recettes ou de financement pourraient se détériorer.
Dépendance au pétrole et risque de volatilité des recettes
En dépit des efforts de diversification, les recettes pétrolières restent au cœur des finances publiques saoudiennes, directement via les revenus des hydrocarbures et indirectement via la capacité du fonds souverain à mobiliser la richesse accumulée grâce au pétrole.
La planification budgétaire demeure ainsi exposée aux cycles des prix mondiaux du pétrole, aux décisions de production au sein de l’OPEP+ et aux mutations structurelles de la demande liées, notamment, aux politiques de transition énergétique dans les grandes économies consommatrices.
Entre aujourd’hui et 2034, même des fluctuations modérées des prix peuvent modifier de manière significative le niveau des recettes annuelles et, par conséquent, la facilité avec laquelle l’État pourra financer les investissements liés à la Coupe du monde. Les tournois récents montrent que les coûts d’organisation peuvent atteindre plusieurs dizaines de milliards de dollars lorsque l’on inclut les infrastructures de transport et d’accueil.
Bien que nombre des équipements dont le royaume a besoin soient déjà prévus dans le cadre de Vision 2030, un retournement des prix du pétrole durant les années de pointe d’investissement pourrait obliger les autorités à arbitrer entre le maintien des dépenses liées au tournoi, la réduction d’autres postes budgétaires, la hausse des prélèvements ou un recours accru à l’endettement. Ce risque est structurel : il découle de la composition des recettes plutôt que d’un seul exercice déficitaire.
Si les prix demeurent élevés et relativement stables, la Coupe du monde pourrait être absorbée sans tension majeure, surtout si les recettes non pétrolières progressent comme prévu. En revanche, un environnement de prix faibles au moment où les coûts de construction et de préparation culminent contraindrait probablement le royaume à puiser plus rapidement dans ses réserves financières ou à accélérer le recours aux marchés.
Trajectoire de la dette et coûts d’emprunt
L’Arabie saoudite a accru son recours à l’endettement souverain, sur les marchés domestiques comme internationaux, pour financer ses déficits budgétaires et soutenir son programme d’investissement, en complément des ponctions sur les réserves et des opérations du fonds souverain.
Dans un contexte de taux d’intérêt mondiaux plus élevés que durant les années 2010, l’augmentation des émissions pour couvrir à la fois les déficits courants et les dépenses liées à la Coupe du monde pose des questions évidentes de coûts : les coupons s’alourdissent, le service de la dette absorbe une part croissante du budget et la marge de manœuvre se réduit avec le temps.
Pour un pays qui conserve d’importants actifs et un ratio dette/PIB encore modéré au regard des économies avancées, cette dynamique n’est pas automatiquement alarmante, mais c’est la trajectoire qui sera scrutée.
Si les déficits, comme celui du quatrième trimestre 2025, signalent une phase de déséquilibres plus durables, alimentés par les dépenses de Vision 2030 et les engagements liés aux méga‑événements, les marchés surveilleront de près les plans de consolidation à moyen terme : réformes des subventions, montée en puissance de la fiscalité non pétrolière, privatisations.
Les agences de notation, de leur côté, évalueront si les coûts supplémentaires engendrés par le tournoi s’appuient sur des projections de recettes crédibles ou sur des hypothèses optimistes en matière de tourisme et d’utilisation post‑événement.
La hausse des coûts d’emprunt modifie également l’équation économique des projets. Des stades, des systèmes de transport ou des investissements hôteliers qui paraissaient viables dans un environnement de taux bas peuvent devenir beaucoup plus coûteux à porter sur plusieurs décennies lorsque le service de la dette se renchérit. Si l’État assume une grande partie du risque, la pression se répercute sur le bilan souverain, plutôt que de rester cantonnée à des partenariats privés.
Coûts d’opportunité et priorités de la dépense publique
Organiser une Coupe du monde dans un contexte de déficit budgétaire met en lumière le problème des coûts d’opportunité : chaque riyal consacré à un stade ou à des infrastructures à vocation essentiellement événementielle est un riyal qui ne sera pas investi dans les écoles, la santé, les programmes sociaux ou les secteurs jugés moteurs pour la diversification, comme les énergies renouvelables ou l’industrie de pointe.
Une partie des dépenses liées au tournoi peut certes recouper des besoins déjà identifiés — modernisation des transports, aménagements urbains, infrastructures touristiques — mais d’autres relèvent d’une logique très spécifique à l’événement, avec une rentabilité économique de long terme plus incertaine.
L’expérience des précédentes éditions de la Coupe du monde montre que le rendement économique des investissements associés est très contrasté. Certains pays ont profité du tournoi pour accélérer des projets d’infrastructure indispensables, tandis que d’autres se sont retrouvés avec des stades surdimensionnés et peu utilisés, ainsi qu’avec une dette supplémentaire aux bénéfices macroéconomiques limités. Pour l’Arabie saoudite, l’enjeu est de veiller à ce que chaque dépense marginale justifiée par 2034 soit étroitement intégrée aux priorités de Vision 2030, et ne devienne pas une couche d’investissement parallèle, difficile à rentabiliser.
Dans un modèle dominé par l’État, où l’allocation du capital est largement centralisée, les ressources mobilisées pour offrir un tournoi spectaculaire peuvent entrer en concurrence avec des initiatives plus modestes mais potentiellement plus productives, par exemple dans les PME, l’innovation ou le capital humain. Le déficit du T4 2025 indique déjà que des arbitrages sont à l’œuvre ; la Coupe du monde augmente l’importance de ces choix.
Risque d’exécution dans un contexte de transformation accélérée
Le royaume gère simultanément un nombre exceptionnellement élevé de giga‑projets : NEOM, Qiddiya, Red Sea, Diriyah, New Murabba, ainsi que de grands programmes de transport et de rénovation urbaine, sans oublier l’Expo 2030 à Riyad.
Chacun de ces chantiers implique une complexité élevée en matière de passation de marchés, de régulation, d’évaluations environnementales et de coordination interinstitutionnelle. Dans ce contexte, l’ajout de la Coupe du monde 2034 accroît les risques d’exécution.
La capacité administrative reste limitée, même si les structures de gouvernance ont été réformées dans le cadre de Vision 2030. Il existe un risque de surcharge bureaucratique, se traduisant par des retards, des dépassements de coûts ou des compromis sur la qualité.
Le secteur de la construction lui‑même peut être mis à rude épreuve : pénurie de main‑d’œuvre qualifiée, tensions sur l’approvisionnement en matériaux, rareté des compétences en gestion de projets, tous ces facteurs sont susceptibles de faire grimper les coûts en période de forte concurrence entre chantiers.
De plus, les échéances fixes des méga‑événements, à commencer par la Coupe du monde, laissent peu de marge pour décaler ou reprogrammer des dépenses si la situation budgétaire se dégrade.
Les dépassements de coûts sont fréquents dans ce type de projet, et plus le pipeline initial est ambitieux, plus la probabilité d’un gonflement global de la facture est élevée. Sur le plan budgétaire, le risque d’exécution se traduit par une incertitude accrue : l’État peut être amené à mobiliser des fonds supplémentaires en fin de cycle pour respecter les échéances, précisément au moment où il souhaiterait resserrer sa politique.
Perception internationale et climat d’investissement
La stratégie saoudienne repose fortement sur l’attraction d’investissements directs étrangers et de capitaux privés dans les projets de Vision 2030, y compris via des partenariats public‑privé pour les infrastructures et les actifs touristiques.
Des déficits persistants et un volume très élevé de dépenses publiques peuvent être interprétés de deux manières par les investisseurs : soit comme la preuve d’un engagement fort en faveur de la croissance et de la transformation, soit comme un facteur de risque macro‑budgétaire si la trajectoire de dépenses paraît déconnectée de la capacité de recettes futures.
La Coupe du monde 2034 s’inscrit pleinement dans ce récit. D’un côté, l’événement peut renforcer la visibilité du pays, soutenir ses objectifs de soft power et mettre en vitrine de nouvelles villes et zones touristiques auprès des investisseurs internationaux.
De l’autre, si le tournoi est perçu comme un symbole de sur‑ambition financée par une dette croissante dans un contexte de recettes volatiles, l’appétit pour le risque saoudien pourrait en souffrir. Le déficit du T4 2025, même gérable, alimente cette perception s’il s’inscrit dans une série de résultats plus dégradés que prévu.
La structure de financement du tournoi sera donc déterminante. Un modèle capable de mobiliser un volume significatif de capitaux privés, sur la base de montages commerciaux solides, serait de nature à rassurer les marchés sur la capacité de l’État à partager le risque et à ne pas porter seul la charge.
À l’inverse, une configuration où la dépense publique directe domine, avec des estimations de coûts peu transparentes et une visibilité limitée sur les subventions d’exploitation futures des stades et infrastructures, pourrait alimenter les interrogations, surtout si elle s’accompagne d’une nouvelle hausse des besoins de financement du secteur public.
Leçons des Coupes du monde précédentes
Les expériences récentes offrent des points de comparaison utiles. La Coupe du monde 2010 en Afrique du Sud a coûté plusieurs milliards de dollars ; si elle a apporté un soutien ponctuel à l’activité et à l’emploi, de nombreux stades ont souffert d’un sous‑emploi chronique par la suite, suscitant des débats sur le rapport coût‑bénéfice.
Au Brésil, en 2014, le coût du tournoi, estimé à plus de 10 milliards de dollars, a alimenté la contestation sociale, une partie de la population dénonçant la priorité donnée aux infrastructures sportives alors que les besoins en services publics de base restaient importants.
Qatar 2022 illustre une autre configuration : le pays aurait engagé des centaines de milliards de dollars dans les stades et les infrastructures liées, s’inscrivant dans une stratégie plus large de modernisation urbaine et de transport.
La réussite organisationnelle du tournoi ne garantit pas automatiquement un retour économique durable ; celui‑ci dépendra de la capacité de l’émirat à maintenir des niveaux élevés de tourisme, d’affaires et de diversification non hydrocarbonée sur le long terme.
Pour l’Arabie saoudite, la leçon est moins de reproduire tel ou tel modèle que d’intégrer, dès la conception, la question de l’héritage.
Les pays qui ont le mieux tiré parti de la Coupe du monde sont généralement ceux qui ont aligné les investissements sur des besoins déjà identifiés, en évitant de multiplier les équipements purement événementiels. À l’inverse, les “éléphants blancs” deviennent un fardeau budgétaire, sans véritable valeur ajoutée macroéconomique.
Entre ambition et durabilité
L’Arabie saoudite aborde la préparation de la Coupe du monde 2034 avec des atouts que beaucoup d’anciens pays hôtes n’avaient pas : des réserves financières conséquentes, un fonds souverain puissant, un niveau de dette publique encore contenu et une feuille de route stratégique détaillée à travers Vision 2030.
Ces éléments lui offrent une capacité réelle à absorber des déficits comme celui du quatrième trimestre 2025 tout en poursuivant un programme d’investissement ambitieux, y compris celui lié au tournoi.
Ces forces n’annulent toutefois pas les risques structurels. La dépendance persistante aux revenus pétroliers, la hausse envisagée de l’endettement dans un environnement de taux élevés, la pression exercée par les giga‑projets et les échéances fixes de plusieurs méga‑événements, tels qu’Expo 2030 et la Coupe du monde 2034, composent un paysage budgétaire complexe. Dans ce contexte, le tournoi apparaît moins comme un levier automatique de croissance que comme un test de discipline fiscale.
Si le royaume parvient à intégrer les dépenses liées à la Coupe du monde dans les priorités de Vision 2030, à maîtriser les coûts, à mobiliser des capitaux privés et à s’adapter à la volatilité pétrolière sans réduire ses investissements sociaux et de diversification, les risques fiscaux pourront être contenus, voire transformés en opportunités de long terme.
Dans le cas contraire, si les engagements pris pour 2034 aggravent les déficits, accélèrent l’endettement sans retours tangibles ou évinceraient des usages du capital plus productifs, la Coupe du monde pourrait devenir un symbole des tensions propres aux stratégies de transformation rapide, financées par l’État.
Plutôt qu’une opportunité ou un fardeau simple à classer, le tournoi de 2034 s’annonce comme un test grandeur nature de la gestion budgétaire saoudienne, de la réussite de la diversification et de la durabilité économique à long terme.